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14 July 2006

Analyse Bosnie-Herzégovine 2

 

Bosnie-Herzégovine

 

Deuxième partie

 


Dans cette partie nous nous attacherons à rendre compte plus précisément de nos interventions et de nos discussions avec les autochtones. Cette analyse recoupe largement ce que Yves a déja rapporté dans les articles précédents.

 

Mostar (Fédération croato-musulmane) :

  

    Choc culturel: 
 

Ce qui nous plaît beaucoup, depuis que nous sommes dans cette ville, c'est l'immense fossé qui sépare notre représentation d'un musulman de ceux que l'on voit ici.

Tout d'abord le physique est tout à fait le même qu'un français, type classique d'un " européen blanc ". Certes pas tous, certains ayant un physique plus " oriental " dirons nous, mais ils sont minoritaires. Puis vient le style vestimentaire. Après notre semaine à Mostar mes deux mains suffisent à compter le nombre de foulards aperçus qui couvraient la tête d'une femme.

Par contre, impossible de compter le nombre de " fashion victim " croisées dans la rue… et pour être tout à fait franc, depuis le début de notre voyage, nous n'avons jamais vu aussi " fashion " et aussi provoquant chez les jeunes femmes. Et ces jeunes femmes sont musulmanes ! J'imagine la surprise, voir le choc, chez un français ou tout autre européen (qui sont tout deux souvent racistes, même s'il ne faut pas le dire) qui se balade dans les rues de Mostar. D'abord il croira se retrouver dans un clip de Hip-hop américain où toutes les femmes sont une promesse de jouissance, au moins visuelle (sic). Puis glissez-lui dans l'oreille que ces jeunes femmes sont musulmanes… vous avez là la recette d'un " choc culturel " ! 

Un choc parce que la connexion est tout à fait impossible entre ce qu'il voit et se qu'il s'imagine être une femme musulmane. D'ailleurs, je vous l'avoue, moi-même j'ai encore un peu de mal à faire la connexion. Même si je suis un peu trop informé pour être victime de stéréotypes trop grossiers, je ne m'étais tout de même pas imaginé… à ce point !

 

    Intervention à l'école: 
 

Au sujet de notre intervention dans une école primaire située du côté est de la ville, donc dans une école musulmane, l'effet est le même. Des jeunes âgés de 10 à 14 ans, donc pas encore trop touché par la " fashion victim attitude ", mais, idem, tout à fait comparable à toute classe de petits français.

Je fais le pari, en étant sûr de gagner, que si nous plaçons n'importe quel français dans cette classe, il sera impossible pour lui de dire le pays d'origine de ces jeunes et, surtout, encore moins qu'ils sont musulmans.


Et ces jeunes vont nous surprendre davantage encore. Tout d'abord, notre interprète sera inutile, sauf pour les moins de 12 ans, car la majorité des élèves comprennent l'anglais et surtout le parle. Alors qu'en France, l'un des pays le plus " riche " du monde, on apprend une langue dix ans sans être capable de la parler, ici, dans un des pays les plus " pauvre " on sait la parler à l'âge de 12 ans !

Sur ce point le Bosnie-Herzégovine est à mes yeux plus riche que la France. Et ces jeunes sont futés, pleins de bon sens, intéressés. Bref, c'est l'une de nos meilleures interventions (et j'en ai pourtant une bonne centaine à mon actif, dont une cinquantaine en France). Elle nous laisse, surtout, plein d'espoir pour un pays qui a bien besoin d'une jeunesse ouverte et motivée.

 

    Citoyenneté active: Abraševic
 

Pour finir, un superbe exemple de citoyenneté active nous sera donné par les jeunes qui s'occupent d'un lieu tout à fait particulier, nommé Abraševic (prononcé " abrachévitch ").

C'était, 67 ans plus tôt, en 1928, un haut lieu de la vie sociale et culturelle. Aujourd'hui c'est encore une ruine. Les jeunes ont manifestés pour se réapproprier cet endroit avec des slogans comme " Rendez Abraševi? aux jeunes " ou encore " Nous avons tous droit à un toit au-dessus de nos têtes ". Et, à force d'efforts et de négociations, ils sont enfin parvenus à obtenir gain de cause.

On nous proposera de garer notre camionnette dans l'enceinte de cet endroit où nous aurons une parfaite autonomie avec Internet et douche à disposition. Les bâtiments étant toujours en ruine, les jeunes logent dans des containers qui sont équipés comme de petits appartements.

Enfin, nous assisterons dans la " salle de spectacle ", à la projection d'un film espagnol sous-titré en serbo-croate et à une pièce de théâtre joué par des jeunes locaux entièrement en allemands. Décidément, rarement nous ne nous sommes autant sentis en Europe qu'à Mostar, pourtant tellement orientale avec ses minarets pour ligne d'horizon.

La voilà enfin, enfin, la différence, de la vraie ! Pour nous le voyage commence sans conteste à Mostar, grâce, notamment, à la beauté de cette ville et de ses mosquées. Et quelle chance pour l'Union européenne d'avoir la possibilité d'intégrer un jour ce pays en son sein.

 

 

Sarajevo (Capitale de la Fédération croato-musulmane et de la Bosnie-Herzégovine) : 

 

    Intervention au lycée: 
 

Nous passerons seulement deux jours à Sarajevo mais y effectuerons une intervention inoubliable. Les élèves sont une fois de plus des musulmans, âgés de 18 ans, et, comme leurs camarades plus jeunes de Mostar, tout à  fait semblables à n'importe quel jeune français.

Nous commençons notre interventions et arrivons rapidement à la question du " est-ce que vous vous sentez tous, ici, bosniaques ? " (Petite précision : " bosniaque " est généralement considéré comme désignant les musulmans de Bosnie-Herzégovine alors qu'un " bosnien " est le terme général pour un habitant de la Bosnie-Herzégovine). Dans tous les autres pays, par exemple la Slovénie, on nous réponds toujours " bien sûr que nous nous sentons slovène " avec une touche d'incompréhension face à une question aussi stupide.

Ici, encore une surprise ! Les élèves ne veulent pas répondre. Nous insistons ! Alors on commence à nous dire que cette vision de l'identité est tout à fait ridicule. Un élève se lève même jusqu'au tableau et nous fait un schéma pour nous expliquer " qu'ici, si tu dis que tu es un bosniaque, tu es donc un habitant de la Fédération croato-musulmane, tu parles bosniaque et tu es donc musulman. Tout comme si tu es un serbe, alors tu es un habitant de la République serbe de Bosnie, tu parles serbe et tu es orthodoxe ".

Pour eux cette vision des choses et ridicule et réductrice, il ne veulent pas y être associés !!! Eh bien çà ! Nous n'avons encore rien dit que se sont les élèves qui font notre cours à notre place ! Alors qu'il ne nous faut pas moins d'une bonne heure, en général, pour faire assimiler cette notion aux élèves, ici, nous n'avons même pas besoin de faire l'intervention. Je les regarde en souriant et leur dit " eh bien écoutez, je crois que nous allons rentrer chez nous puisque nous n'avons pas grand-chose à vous apprendre ! ". Evidemment nous resterons, cette fois nous même étant les plus motivés des élèves.

 

    Autour d'un café: 


Nous irons ensuite boire un verre avec ses jeunes et apprendrons beaucoup. Nous parlerons encore de ces problèmes identitaires réducteurs. Pour vous dire, même les prénoms vous assimilent à une identité. Par exemple, l'une des jeunes filles s'appelle ?, ce qui l'assimile, " normalement ", à une serbe, alors qu'elle est bosniaque.

Nous parlerons aussi de la guerre. Au début ils ne souhaitent pas l'évoquer, mais, tout doucement, les langues se dénouent. Finalement ils n'ont pas beaucoup de souvenirs, juste qu'ils étaient enfants et que cette situation leur paraissait normale puisqu'ils n'en avaient pas connu d'autres.

Certes ils souhaitaient la paix mais n'avaient, en fait, aucune idée de ce que cela voulait dire. Ils ne pouvaient pas sortir de chez eux, suivait des cours dans des garages, des caves ou à domicile. ? se demande encore comment elle faisait pour monter plusieurs fois par jour le lourd bidon de 10 litres d'eau jusqu'au sixième étage alors qu'aujourd'hui elle s'en sent incapable. " Comme quoi, on peut s'adapter à tout ! " nous dira-t-elle !

Autant de bon sens chez ces jeunes fait plaisir à voir. Dommage qu'il faille, apparemment, vivre la cruauté d'un tel conflit pour parvenir à cette clairvoyance.

Enfin, nous parlerons aussi du problème lié aux visas. La Bosnie-Herzégovine et une sorte de " prison " de laquelle il est presque impossible de sortir. Ils peuvent aller en Croatie en Serbie et à… Cuba sans visa. Pour le reste, c'est quasiment impossible. Nous comprenons mieux les réponses que l'on nous fait habituellement sur les avantages d'intégrer l'Union européenne : " avoir une vie meilleure et… pouvoir voyager ".

 

 

Banja Luka (Capitale de la République serbe de Bosnie) :

 

    Interventions au Centre Culturel Français:
 

Nous ferons quatre interventions à Banja Luka, organisée par Bérengère, la directrice du Centre Culturel français qui nous a remarquablement accueillie. Les deux premières concernent des personnes de tout horizon. La plupart seront très satisfaites.

Une jeune nous donnera du fil à retorde sur la question de savoir si elle se sentirait serbe si elle avait été adopté étant encore un nouveau né, par un couple allemand sans le savoir. Elle ne démord pas : " si mes parents sont serbes, alors je suis serbe ! ". Mais elle finira par " y réfléchir " en lui faisant bien comprendre qu'il faut qu'elle s'imagine que ses parents adoptifs ne lui ont jamais dit qu'elle était serbe et adoptée. Les autres approuvent. Evidemment, ils ne se sentiraient pas serbe mais allemand. Ouf !

Une autre de ces jeunes, Natasa, a déjà assimilé toutes ces notions, sans jamais avoir voyagé, juste grâce à la connaissance et au bon sens. Cela fait plaisir ! 

Nous aurons aussi une discussion avec deux militaires qui avaient assisté à notre intervention et qui se débrouillent très bien en français. L'un deux, plus posé, nous dit qu'il nous approuve. Il pense que les religions ne sont pas un vrai problème mais que c'est les politiciens qui s'en sont servis pour manipuler les gens. Pendant la guerre il n'était pas sur la ligne de front puisqu'il s'occupait de la défense anti-aérienne.

Très intéressant, il nous fait remarquer qu'il a déjà " quitté son centre " (notion dont nous faisons la promotion pendant nos interventions) en partant en mission en Ethiopie, notamment pour s'occuper du problème avec l'Erythré. Il dit qu'il a constaté, là-bas, que les gens devaient faire face aux mêmes problèmes quotidiens et, surtout, aux mêmes manipulations des hommes de pouvoir. Expérience très bénéfique pour lui !

Quant au second militaire, nous dirons que c'était un " pur ". Dans le sens où dès le début il nous dit que nous ne pouvons pas les comprendre. " N'est-ce pas normal que l'armée intervienne face à une région qui veut faire sécession d'une grande nation ? ". Tout y passe, comme la ridicule glorification de " la grande histoire française ", une " grande nation " qu'il envie. Décidément on ne vit pas sur la même planète. Yves me dira même que sur certain point de la discussion, il en a eu la nausée !

 

    Interventions avec le "parti des Jeunes Démocrates": 
 

Deux autres interventions auront lieu avec le " parti des jeunes sociaux-démocrates ". Soyons franc, alors que nous nous attendions à une intervention un peu corsée avec des jeunes politisés, nous  aurons ici notre pire souvenir.

Aucun ne parle anglais, ils sont pleinement indifférents, ne comprennent absolument rien à nos questions et sont totalement incapables de nous expliquer les objectifs de leur parti politique. Une jeune nous dit même qu'elle voudrait un retour à la monarchie, la démocratie étant un régime mauvais, sous prétexte que c'est la foule qui décide et que, selon elle, " si deux personnes sur trois décident qu'il ne faut pas travailler, alors personne ne travaille, c'est çà la démocratie " ! Epoustouflant, non ? Elle sera incapable de développer un argumentaire cohérent et d'expliquer cette phrase digne du plus stupide des démagogues, qu'on a du lui souffler lors d'une réunion. Nous quittons ces jeunes opportunistes avec un goût amer au fond de la gorge.


Heureusement la seconde se déroulera de manière classique et nous rassure quelque peu. L'un des plus radical ne nous ménage pas en expliquant qu'il n'a rien contre les " autres " mais qu'il aimerait pouvoir être lui-même et garder ses traditions. " Pourquoi n'avons-nous pas le droit de garder notre drapeau et notre hymne national ? C'est injuste ". Le militaire cité plus haut m'avait déjà fait part de ce problème. Alors que c'était un homme de consensus, prêt à faire des sacrifices, il ne comprenait tout de même pas pourquoi il devait abandonner son drapeau et son hymne national. A vrai dire moi non plus !

 

    Rencontre avec un militaire de l'OSCE: 
 

Enfin, nous ferons une excellente rencontre au cours d'une soirée chez Bérengère. R. travaille à l'OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) largement présente dans le pays. Je lui demande des détails sur son job. C'est un homme calme, tout à fait cynique et passionnant.

Il nous dira que son boulot c'est " d'imposer la démocratie ". Je lui demande si " ça se passe bien avec la population ? ". " Oh oui ! " me répond-il, " on leur fait une bonne clé de bras, on leur braque un flingue sur la tempe et on menace de leur coller un procès au cul… donc ils coopèrent, çà va ! "Vous l'aurez compris, R. n'est pas un politicien, c'est un homme de terrain !

Il nous dit que parmi les 6000 hommes de l'EUFOR il y a 36 nationalités, même des Chiliens. En fait, c'est donc une force de l'ONU dirigé par l'UE. Il nous parle de la situation de tutelle du pays et des pleins pouvoirs du " nabab local ", le haut représentant de l'ONU.

Il est vrai que Paddy Ashdown a été remplacé depuis quelques mois par un allemand de plus de 80 ans. Dans ses discours, il semble qu'il commence à fermer les yeux au bout de 20, 30 minutes. Officiellement il faut dire que c'est parce que ça lui permet de mieux se concentrer. En fait il ronfle ! Il s'est même cassé la figure de sa chaise, une fois, au Parlement à Sarajevo.Et bien voilà un changement de point de vue plus qu'intéressant !

Il nous dit que pour lui, les Balkans commence après la Croatie. J'ai le même avis à présent. L'un de ses moyens de repère consiste dans le fait que lorsqu'une personne vous dit : " ce bâtiment à été construit par les austro-hongrois, avec des pierres de Hongrie, par un architecte italien, etc ",  vous n'êtes pas dans les Balkans. Si la personne vous dit : " ce bâtiment à été construit par nous, avec nos matériaux, par notre architecte, etc ", vous êtes dans les Balkans.

Nous parlons aussi de la mentalité des Serbes. Il nous fait par de son avis, de leur complexe du martyre, du réflexe de suivre un chef. " Les partis ne sont pas des partis, c'est un homme que les autres suivent " précise-t-il. Notre rencontre avec les jeunes semble le confirmer, comme l'un d'eux qui nous dira " nous avons besoin d'un guide ". " Si vous allez voir les ultras, ils vous balancent le complot musulman appuyé par les Etats-Unis, le protocole des Sages de Sion, etc " ajoute-il encore. " Et si on leur dit que maintenant ils sont enfin libre, ils vont vous dire que ce n'est pas vrai car ils sont soumis d'une autre manière ".

Nous parlons aussi du problème de la gestion actuelle de la Bosnie-Herzégovine. Pour lui, les accords de Dayton entérinent, en quelque sorte la victoire des bosniaques. Ceux-là, du coup, " prennent un malin plaisir à humilier les Serbes ". Dernier exemple en date, le chant patriotico-religieux et l'insigne de la République serbe sont devenus illégaux (problème mentionné plus haut). Alors qu'un politicien, prétendument ultra, lui avait dit que si ils pouvaient au moins conserver ces deux symboles, c'était bon, il était prêt, en gros, à tous les sacrifices (R fréquente beaucoup les politiciens). Nous passerons, décidément une riche soirée !

 

 

Tuzla (Fédération croato-musulmane) :

 

    Centre Culturel Français et citoyenneté active: 
 

Notre passage à Tuzla sera rapide. Nous dormirons pendant deux jours au milieu de la bibliothèque du Centre Culturel français, mise à notre disposition par son très sympathique directeur, Pascal.

Nous rencontrerons rapidement quelques jeunes bien investis qui travaillent à la mise en place d'un centre culturel. L'une de ces jeunes, Ella, me dit, comme les autres bosniens que nous avons rencontrés, qu'elle veut vivre en Bosnie-Herzégovine. Mais elle veut beaucoup voyager, notamment étudier en Europe de l'ouest pour revenir avec assez de compétences pour aider les habitants de son pays.

 

Voilà, dressé rapidement, en deux volets, nos impressions et notre vécu dans ce pays magnifique, tout entier recouvert de montagnes et dont l'identité est plus que… complexe ! Un laboratoire européen qui donne envie de s'y investir et qui reste notre meilleur souvenir du voyage.

 

Mıchel


20:20 Posted in ANALYSES | Permalink | Comments (1)

13 July 2006

Analyse Bosnie-Herzégovine 1

Bosnie-Herzégovine

 

 

Première partie

 

 

 

La richesse de notre séjour dans ce « pays » tout à fait particulier ne nous donne pas la possibilité de tout dire dans un seul article. Celui-ci sera donc le premier d’un volet en deux parties.

 

 

Concentré d’Europe ! Voilà ce qui me vient à l’esprit après avoir quitté ce « pays ». L’analogie est la même avec l’ex-Yougoslavie.

 

En effet, on assiste, avec les guerres des années 1990, à une sorte « d’histoire européenne », mais à une échelle géographique et temporel bien plus réduite.

 

 

 

    La Bosnie-Herzégovine, un concentré d’Europe

 

 

Les nations de cette fédération vont acquérir leur indépendance par la guerre (si ce n’est l’exception récente du Monténégro) et l’idée nationale sera à l’origine de nombreux déplacements de population et même de nettoyages ethniques. Rien de très « original » au regard de l’histoire européenne !

 

Pourtant, pour les européens de l’ouest, où l’idée nationale est tout de même arrivée à un stade de maturité nécessaire pour enfin commencer la construction de l’Union européenne, ce qui c’est passé en ex-Yougoslavie dans les années 1990 est tout à fait incompréhensible.

 

Mais c’est sans penser qu’en Europe centrale et orientale, les nations n’existent pas depuis plus de 200 ans comme la France. Pour la plupart elles n’ont quasiment jamais eu l’occasion d’exister, toujours conquises ou occupées par d’autres empires (turc, russe, allemand, français, etc) et certaines n’ont réellement jamais existé en tant que nation (Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Kosovo, etc).

 

De plus, à bien comparer, il aura suffit d’une quinzaine d’année à l’ex-Yougoslavie pour réaliser ce que les européens de l’ouest ont mis plus de 150 ans à effectuer, à grands coups de conflits jusqu’au bouquet final des deux guerres mondiales. En fait, les « barbares » des Balkans ne tiennent pas la comparaison avec les prouesses guerrières et destructrices de l’Europe de l’ouest pendant ces deux derniers siècles.

 

 

 

    In varietate, Concordia ?

 

 

Pour revenir à la Bosnie-Herzégovine, ce petit « pays » est, de manière étonnante, une sorte de « petite ex-Yougoslavie » à lui seul. Car ce n’est pas vraiment un pays. C’est plutôt une ex-région de l’ex-Yougoslavie, composée, comme nous le dira un élève, de « trois nations et trois vérités ».

 


En effet, la Bosnie-Herzégovine est divisée en deux parties.La première est elle-même composée de deux parties, la Fédération croato-musulmane, majoritairement composée de Bosniaques le plus souvent de confession musulmane et de Croates le plus souvent de confession catholique. La seconde est la République serbe de Bosnie (Republiqua Srbska), majoritairement composée de Serbes le plus souvent de confession orthodoxe.

 

Le pays fût le plus durement touché par les guerres balkaniques. En Bosnie-Herzégovine, la guerre a commencée, officiellement, le 6 avril 1992, faisant plus de 220000 morts, donnant lieu à de nombreux nettoyages ethnique (massacre de Sebrenica, etc) et la paix règne enfin depuis les accords de Dayton en 1995.

 

Mais ces accords ont entériné la division ethnique du pays et ce dernier est toujours une sorte de colonie, de protectorat européen où le représentant de l’ONU qui dirige le pays détient un pouvoir quasi absolu. Enfin, la force militaire de 6000 hommes qui se trouve sur place, dirigée par l’Union européenne, l’EUFOR, a pour mission de maintenir l’ordre.

 

 

    Une sorte de protectorat onusien géré par l’UE

 

Sur ce dernier point, à bien y réfléchir, la situation est « paradoxale ». Vous vous déplacez dans un minuscule pays où trois entités, trois religions, qui avaient réussies à vivre ensemble dans la tolérance se retrouvent gouvernées par l’Union européenne, composée de pays qui vivent enfin dans la concorde après plusieurs siècles de haine réciproque.

 

Pour vous donner un exemple, lorsque nous nous retrouvons à Mostar, nous déambulons dans une ville où cohabitent les ruines, les églises catholiques et les mosquées ainsi que les soldats de l’EUFOR tantôt marqués par l’écusson français, allemand, belge ou encore espagnol. Et vous pouvez payer en monnaie croate, bosniaque et même en euro… un « melting pot européen » tout à fait inédit !

 

 

 

Cette situation particulière nous fait réaliser d’une tout autre manière ce que veut dire « la communauté internationale ». Pendant les deux semaines que nous passerons en Bosnie-Herzégovine, nous croiserons de nombreux soldats et convois de l’EUFOR, toujours avec des drapeaux différents : anglais, allemand, roumain, suédois, turc, espagnol, italien, autrichien, finlandais, ONU (Organisation des Nations Unies), OSCE (Organisations pour la Sécurité et la Coopération en Europe), UNHCR (Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies), etc. On a, effectivement, l’impression que le monde entier est ici !

 

Et de même pour les dons. Rien qu’à Mostar vous trouvez le « Vieux pont », financé assez largement, un autre vieux pont financé par le Luxembourg, un centre de jeunesse par l’Espagne, les bains publics par l’Italie, les mosquées par la Turquie ou l’Arabie saoudite, etc. On peut alors ressentir cette situation du point de vue d’un autochtone et c’est vrai que l’on se sent « occupé ». Mais comme c’est une occupation « multicolore », cette dernière reste acceptable, même si, à dire vrai, on attend tout de même avec impatience le départ des « internationaux ».

 

 

 

    Questions sans réponse

 

Pendant notre séjour nous nous posons tout de même deux questions auxquelles il est difficile de trouver des réponses satisfaisantes. La première concerne le mélange incroyable de population.

 

Quelle histoire, quels événements ont contribué à aboutir à cette situation où tant de populations différentes cohabitent sur un espace si réduit ? La seconde question reste la plus délicate, la plus mystérieuse et concerne tous les êtres humains de tout temps et de tous continents. Comment arrive-t-on à une situation de conflit, de haine de l’autre, d’extermination ethnique entre des populations qui entretenaient autrefois des liens de tolérance et même d’amitié ? Quelle étrange mécanique fait ressurgir à la surface la bête qui sommeil en chacun de nous ? (Pour cette dernière question je ne m’aventurerai pas à tenter une explication tant le développement serait long et fastidieux).

 

 

Pour la première question, un constat s’impose. A bien regarder un atlas historique, on constate que la Bosnie-Herzégovine marque l’extension ultime de l’Empire ottoman, une sorte de frontière entre catholiques de l’empire austro-hongrois et musulmans. C’est un lieu de friction entre grands empires, comme l’Europe centrale en général. Mais pour la Bosnie-herzégovine c’est tout à fait particulier. Une sorte d’épicentre où se rencontrent les grandes influences religieuses : catholique, orthodoxe et musulmane.

 

Réinventer le vivre ensemble dans ce « pays » est un challenge de taille tout à fait symbolique. Si l’Union européenne souhaite sincèrement réaliser une union démocratique multiculturelle, ce dont elle n’a pas vraiment le choix si elle veut subsister et se renforcer, c’est à cet endroit de l’Europe qu’il faut chercher des solutions.

 

 

 

    Sarajevo, nouvelle Jérusalem ?

 

 

Je me prends d’ailleurs à un comparatif osé mais qui me semble pourtant porteur de sens. Si vous prenez le cas de Jérusalem, il est tout à fait certain que trouver la clé du vivre ensemble à cet endroit sera un progrès fantastique pour l’avancement de la paix et du respect identitaire dans le monde.

 

Si on me demandait un jour de choisir la capitale de la futur fédération mondiale (on a bien le droit de rêver à des choses tout à fait réaliste), je n’aurais pas l’ombre d’une hésitation, mon choix serait Jérusalem ! Mais, bien entendu, je ne pense pas qu’il faille une seule capitale pour le monde, Jérusalem ne représentant pas assez l’Asie, par exemple.

 

Quant à l’Europe il en va de même. Nous avons une petite Jérusalem qui s’appelle Sarajevo. Et si vous y réfléchissez bien, cette ville où vous trouvez une foule de mosquées, d’églises catholiques et orthodoxes, et qui a subit un terrible siège de plusieurs années, se trouve à la confluence de trois grandes religions matrices de l’Europe.

 

 

    Eviter le choc des civilisations  

Aujourd’hui se pose la question des frontières, la question du l’essence même du projet européen. Vue comme la question de la Turquie dérange, tout comme celle de l’immigration, on ne peut que se rendre à l’évidence : la religion musulmane dérange !

 

Pour beaucoup d'européens chrétiens, un musulman n’est pas un européen, à part si il est discret et ne demande pas la permission de construire des mosquées. A ce petit jeu les européens passent à côté d’un des points clé de leur identité et prennent un chemin tout tracé, celui du repli identitaire. Nous savons tous où cela va nous mener et le « choc des civilisations » ne sera sans doute plus une idée abstraite.

 

 

 

    Que veut-on faire de l’Europe ?

 

Que veut-on faire de l’Europe ? Une grande nation chrétienne ou « le lieux privilégié de l’espérance humaine » (préambule de la Constitution), celui de la démocratie et du respect des Droits de l’homme, de la concorde et de la prospérité ? Voilà la nature du projet européen et celui-ci nécessite de l’audace, de la confiance et de l’ouverture… et beaucoup de travail !

 

Si l’Europe des six avait choisie, comme une évidence, Bruxelles et Luxembourg pour capitales, donc les pays les plus petits et qui représentent tous deux une excellente synthèse des six pays de l’époque, il faut comprendre que pour la « grande Europe », ces deux capitales ne sont plus vraiment « adaptés ». A moins que « l’est européen » ne continue d’être une sorte d’extension de l’ouest. Au risque de complications futures intenables et, une fois de plus, de rater l’objectif fondateur européen.

 

Si l’Union européenne doit s’étendre jusqu’à la frontière russe et à la Turquie, le changement de nature est plus que conséquent. Il y aura alors au minimum neuf pays à majorité orthodoxes (Monténégro, Serbie, Macédoine, Grèce, Bulgarie, Roumanie, Moldavie, Ukraine, Biélorussie) qui représentent une population de plus de 100 millions de personnes, auxquelles il faut ajouter toutes les minorités orthodoxes dans les autres pays européens. Et du côté musulman, il y aura quatre pays (Turquie, Albanie, Kosovo et Bosnie-Herzégovine) qui représentent une population de près de 80 millions d’habitants, auxquelles il faut rajouter les très nombreux musulmans présents dans les autres pays européens (rien qu’en France, plus de 5 millions, deuxième religion du pays).

 

Je précise tout de même (même si c’est une évidence) que tous les orthodoxes ne sont pas les mêmes, tous comme les musulmans et tout comme un catholique français est bien différent d’un catholique slovaque ou encore espagnol.

 

 

 

    Sarajevo, la ville du vivre ensemble européen ?

 

 

Durant notre cours séjours à Sarajevo, j’ai eu l’occasion de déambuler dans l’immense cimetière qui se trouve légèrement en périphérie. C’est l’un des plus impressionnants et des plus beaux que j’ai vu. Il s’étend sur les deux flancs d’une colline, avec une nette démarcation entre les tombes musulmanes, très sobres, dont la pierre tombale est toujours blanche et les tombes chrétiennes, à l’allure beaucoup plus imposante, toujours de couleurs grises ou noires.

 

Au milieu de cette étendue déconcertante, se trouve un sanctuaire en forme d’arc de cercle. Ce dernier est composé de sorte d’alvéoles, dont cinq plus importantes, chacune d’entre elles surmontés d’un symbole religieux différent : l’étoile juive, la croix catholique, une rose (j’avoue mon ignorance sur la signification de ce symbole), la croix orthodoxe et le croissant musulman.

 

C’est devant cet édifice surprenant que je n’ai pus m’empêcher de penser que c’est dans cette ville, carrefour des religions, carrefour européen par excellence, que le challenge du « vivre ensemble » est le plus prégnant.

 

 

 

Alors Sarajevo, ville meurtrie et consubstantiellement multiethnique, comme l’une des futurs nouvelles capitales européennes, porteuse de sens pour réinventer le vivre ensemble de la futur réalité de l’Union européenne ? Cela me semble tout à fait cohérent et… audacieux, à l’image du projet européen.

 

 

Mıchel

19:10 Posted in ANALYSES | Permalink | Comments (0)